« On peut s’entendre avec des gens qui ne parlent pas la même langue, mais on ne peut pas s’entendre avec des gens pour qui les mots n’ont pas la même signification. »
Jean Rostand
Il était une fois et il y a très très longtemps, toute la Terre avait une seule langue et les mêmes mots. Un jour, les êtres humains qui la peuplaient décidèrent de construire une tour dont le sommet toucherait le ciel. Ils étaient tels des enfants tentant d’atteindre les nuages du bout des doigts. Mais l’habitant (exclusif) des nuages, Dieu en d’autres termes, se fâcha et Son visage divin s’empourpra. Il était tel un père essayant de ne pas perdre la face et son autorité sur les gamins. Il dit : « Les voici qui forment un seul peuple et ont tous une même langue, et voilà ce qu’ils ont entrepris ! Maintenant, rien ne les retiendra de faire tout ce qu’ils ont projeté. Allons ! Descendons et là brouillons leur langage afin qu’ils ne se comprennent plus mutuellement ». Le pauvre avait si peur d’être renversé ! Il avait le pouvoir entre Ses mains et, comme n’importe quel homme l’aurait fait, Il s’y cramponna. Cependant, il était déjà trop tard car, depuis qu’Adam et Eve avait goûté du fruit défendu, les hommes savaient que rien n’était impossible. Enfin, c’est ce que dit la Bible. En d’autres termes.
En ce qui me concerne, mon père n’a jamais essayé de m’embrouiller lorsque je grimpais sur la chaise pour grimper sur la table pour grimper sur l’armoire afin de mettre le doigt sur la tablette de succulent chocolat belge qu’il avait planqué. Il la planqua ailleurs. Lorsque que je la trouvai à nouveau, il la planqua ailleurs, puis ailleurs, puis ailleurs. Bien qu’il lui fût difficile d’abandonner l’emprise qu’il avait sur moi, mon père, homme bien plus noble que Dieu, finit par capituler. Après tout, puisqu’il était lui-même grand amateur de chocolat belge, n’était-il pas génétiquement juste que sa fille en raffole aussi ? C’est à ce moment-là que nous avons passé un accord très simple : 50/50. Quelque chose de nouveau venait d’apparaître entre nous : la confiance. Ensuite, j’ai grandi. Mon père a vieilli. Dieu est demeuré maître de ce petit monde, là-haut sur son perchoir. Enfin, c’est ce que dit la Bible.
Puisqu’il était maître de toutes choses, Dieu autorisa les hommes à vivre jusqu’à 2012 années après la naissance de Son fils. Il leur permit de fabriquer toute sorte de machines bizarres : des voitures, des trains, des avions, des télévisions, des ordinateurs, Internet. Il était sans doute en train de piquer un roupillon le jour où Mark Zuckerberg a lancé Facebook car, à sa place, je l’aurais considéré comme une menace sérieuse à ma suprématie. Même le gouvernement chinois l’a compris ! Il ronflait probablement lorsque les réseaux sociaux ont commencé à se propager et à devenir un outil de révolution durant le printemps arabe l’année dernière. Mais, au fond, dormait-il vraiment ?
A présent, imaginons qu’il ne dormait pas du tout mais contemplait la scène, les yeux grand ouverts, un exemplaire de l’œuvre de Sun Tzu posé sur Son étagère. Un outil est un outil, n’est-ce pas ? Pourquoi ne pas s’en servir ? Il dit : « Les voici qui forment un seul peuple et partage le même réseau, et voilà ce qu’ils ont entrepris ! Maintenant, rien ne les retiendra de faire tout ce qu’ils ont projeté. Allons ! Descendons et là brouillons les informations qu’ils partagent, engourdissons leurs sens avec des produits importés à des prix ridicules, confondons leur esprit avec d’inéluctables illusions afin qu’ils ne se comprennent plus mutuellement ». Ce qu’il fit. Enfin, c’est ce que ne dit pas la Bible.
C’est la raison pour laquelle je peux maintenant lire sur Facebook à quel point les chaussures qu’une lointaine copine vient d’acheter sont magnifiques, à quel point la moto qu’un gars veut, enfin voudrait acheter s’il en avait les moyens, est rapide, le contenu exact du déjeuner de mon voisin et qui est le nouveau président français. C’est la raison pour laquelle Twitter me dit que Bo Xilai a été arrêté pour corruption tandis que sa femme est soupçonnée du meurtre d’un homme d’affaires britannique, Neil Heywood. (Entre parenthèses, je vous mets au défi de me dégoter un seul dirigeant chinois qui ne soit pas corrompu ou n’ait jamais commis de délit, directement ou indirectement.) Le net me dit que Chen Guangcheng s’est réfugié à l’ambassade américaine de Pékin pour se voir complètement snober par Hillary Clinton. Internet me raconte que Melissa Chan, correspondante d’Al Jazeera en Chine, vient d’être expulsée du territoire chinois pour absolument aucune raison. Ah, et je l’oubliais presque, Titanic a fait la une en Chine, apparemment parce que les Chinois adorent cette histoire d’amour impossible entre une jeune fille riche et un pauvre bougre, une histoire si éloignée de la dure réalité chinoise où les filles ne paient rien, les pauvres mecs chialent.
C’est ce qu’on appelle de l’information. C’est ce qu’on m’autorise à voir, lire, partager, écrire. C’est magique : Internet ou notre tour vers le ciel ! Yahoo ! Je googlousse à l’idée de l’incroyable bing qui nous pousse à toujours cliquer plus pour savoir moins. Cependant, je ne jouerai pas l’avocat du diable (même si Dieu sait que ce gars-là aurait bien besoin qu’on assure sa défense dans l’histoire). Je ne demanderai pas pourquoi la Chine considère dorénavant Melissa Chan comme une journaliste indésirable. Je ne m’extasierai pas devant les nouvelles chaussures de ma copine. Je ne chercherai pas à savoir qui a décidé d’évincer Bo Xilai pour se tailler la part du lion entre les maillons du pouvoir. Je n’émettrai aucun commentaire concernant la moto qu’un type veut, enfin voudrait acheter s’il en avait les moyens. Je ne demanderai pas pourquoi un outil de liberté s’est transformé en outil pour les tyrans de ce monde. Je n’essaierai même pas car je sais que je n’obtiendrai pas la réponse – des milliers de réponses plausibles ne valent pas la bonne réponse.
Internet est en train de devenir une industrie gigantesque de vérités déguisées et de contenus piégés. Personnellement, je ne lui fais pas confiance. Il est regrettable que j’utilise cet outil tous les jours, le partage avec autrui comme s’il s’agissait d’une bénédiction, et demeure pourtant méfiante à son égard. Il est regrettable d’avoir construit un tel édifice au-delà du ciel en restant esclaves de notre soif de pouvoir et d’influence, incapables d’unir nos forces, une nouvelle fois. J’aimerais qu’on puisse créer un Internet équitable, à l’image du commerce équitable, un système très simple : 50/50. Je voudrais que notre tour de Babel moderne soit vierge de conneries mais je parie que Dieu a soudoyé l’équipe chargée du nettoyage. Elle est actuellement au service de la Chine, trop occupée à éliminer les taches d’esprit, à se remplir des poches trouées.

Aujourd’hui, nous célébrons les femmes du monde entier. Que de bonnes intentions derrière ce 8 mars espiègle, et combien d’idéaux brandis
dans les journaux ! Personnellement, j’ai tout cela en horreur : la journée de la femme, la fête des mères, des pères, des grands-mères, des amoureux, et puis aussi des chats, des
chiens, de la pluie belge, des nouilles chinoises et des rock stars sur le déclin.