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  • Rêve chinois
  • : De Bruxelles à Pékin, Marie Laenen enquête sur un rêve chinois émergent que traceront les années à venir. Plurilingue, traductrice et écrivain, elle a étudié à Guangzhou et exercé dans les plus importantes métropoles de Chine. Ce sont ses expériences, ses observations ainsi que ses rencontres opportunes qu'elle vous livre. Vos réactions sont les bienvenues.

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Samedi 26 mai 2012 6 26 /05 /Mai /2012 00:58

« On peut s’entendre avec des gens qui ne parlent pas la même langue, mais on ne peut pas s’entendre avec des gens pour qui les mots n’ont pas la même signification. »


Jean Rostand

 

Il était une fois et il y a très très longtemps, toute la Terre avait une seule langue et les mêmes mots. Un jour, les êtres humains qui la peuplaient décidèrent de construire une tour dont le sommet toucherait le ciel. Ils étaient tels des enfants tentant d’atteindre les nuages du bout des doigts. Mais l’habitant (exclusif) des nuages, Dieu en d’autres termes, se fâcha et Son visage divin s’empourpra. Il était tel un père essayant de ne pas perdre la face et son autorité sur les gamins. Il dit : « Les voici qui forment un seul peuple et ont tous une même langue, et voilà ce qu’ils ont entrepris ! Maintenant, rien ne les retiendra de faire tout ce qu’ils ont projeté. Allons ! Descendons et là brouillons leur langage afin qu’ils ne se comprennent plus mutuellement ». Le pauvre avait si peur d’être renversé ! Il avait le pouvoir entre Ses mains et, comme n’importe quel homme l’aurait fait, Il s’y cramponna. Cependant, il était déjà trop tard car, depuis qu’Adam et Eve avait goûté du fruit défendu, les hommes savaient que rien n’était impossible. Enfin, c’est ce que dit la Bible. En d’autres termes.

 

En ce qui me concerne, mon père n’a jamais essayé de m’embrouiller lorsque je grimpais sur la chaise pour grimper sur la table pour grimper sur l’armoire afin de mettre le doigt sur la tablette de succulent chocolat belge qu’il avait planqué. Il la planqua ailleurs. Lorsque que je la trouvai à nouveau, il la planqua ailleurs, puis ailleurs, puis ailleurs. Bien qu’il lui fût difficile d’abandonner l’emprise qu’il avait sur moi, mon père, homme bien plus noble que Dieu, finit par capituler. Après tout, puisqu’il était lui-même grand amateur de chocolat belge, n’était-il pas génétiquement juste que sa fille en raffole aussi ? C’est à ce moment-là que nous avons passé un accord très simple : 50/50. Quelque chose de nouveau venait d’apparaître entre nous : la confiance. Ensuite, j’ai grandi. Mon père a vieilli. Dieu est demeuré maître de ce petit monde, là-haut sur son perchoir. Enfin, c’est ce que dit la Bible.

 

Puisqu’il était maître de toutes choses, Dieu autorisa les hommes à vivre jusqu’à 2012 années après la naissance de Son fils. Il leur permit de fabriquer toute sorte de machines bizarres : des voitures, des trains, des avions, des télévisions, des ordinateurs, Internet. Il était sans doute en train de piquer un roupillon le jour où Mark Zuckerberg a lancé Facebook car, à sa place, je l’aurais considéré comme une menace sérieuse à ma suprématie. Même le gouvernement chinois l’a compris ! Il ronflait probablement lorsque les réseaux sociaux ont commencé à se propager et à devenir un outil de révolution durant le printemps arabe l’année dernière. Mais, au fond, dormait-il vraiment ?

 

A présent, imaginons qu’il ne dormait pas du tout mais contemplait la scène, les yeux grand ouverts, un exemplaire de l’œuvre de Sun Tzu posé sur Son étagère. Un outil est un outil, n’est-ce pas ? Pourquoi ne pas s’en servir ? Il dit : « Les voici qui forment un seul peuple et partage le même réseau, et voilà ce qu’ils ont entrepris ! Maintenant, rien ne les retiendra de faire tout ce qu’ils ont projeté. Allons ! Descendons et là brouillons les informations qu’ils partagent, engourdissons leurs sens avec des produits importés à des prix ridicules, confondons leur esprit avec d’inéluctables illusions afin qu’ils ne se comprennent plus mutuellement ». Ce qu’il fit. Enfin, c’est ce que ne dit pas la Bible.

 

C’est la raison pour laquelle je peux maintenant lire sur Facebook à quel point les chaussures qu’une lointaine copine vient d’acheter sont magnifiques, à quel point la moto qu’un gars veut, enfin voudrait acheter s’il en avait les moyens, est rapide, le contenu exact du déjeuner de mon voisin et qui est le nouveau président français. C’est la raison pour laquelle Twitter me dit que Bo Xilai a été arrêté pour corruption tandis que sa femme est soupçonnée du meurtre d’un homme d’affaires britannique, Neil Heywood. (Entre parenthèses, je vous mets au défi de me dégoter un seul dirigeant chinois qui ne soit pas corrompu ou n’ait jamais commis de délit, directement ou indirectement.) Le net me dit que Chen Guangcheng s’est réfugié à l’ambassade américaine de Pékin pour se voir complètement snober par Hillary Clinton. Internet me raconte que Melissa Chan, correspondante d’Al Jazeera en Chine, vient d’être expulsée du territoire chinois pour absolument aucune raison. Ah, et je l’oubliais presque, Titanic a fait la une en Chine, apparemment parce que les Chinois adorent cette histoire d’amour impossible entre une jeune fille riche et un pauvre bougre, une histoire si éloignée de la dure réalité chinoise où les filles ne paient rien, les pauvres mecs chialent.

 

C’est ce qu’on appelle de l’information. C’est ce qu’on m’autorise à voir, lire, partager, écrire. C’est magique : Internet ou notre tour vers le ciel ! Yahoo ! Je googlousse à l’idée de l’incroyable bing qui nous pousse à toujours cliquer plus pour savoir moins. Cependant, je ne jouerai pas l’avocat du diable (même si Dieu sait que ce gars-là aurait bien besoin qu’on assure sa défense dans l’histoire). Je ne demanderai pas pourquoi la Chine considère dorénavant Melissa Chan comme une journaliste indésirable. Je ne m’extasierai pas devant les nouvelles chaussures de ma copine. Je ne chercherai pas à savoir qui a décidé d’évincer Bo Xilai pour se tailler la part du lion entre les maillons du pouvoir. Je n’émettrai aucun commentaire concernant la moto qu’un type veut, enfin voudrait acheter s’il en avait les moyens. Je ne demanderai pas pourquoi un outil de liberté s’est transformé en outil pour les tyrans de ce monde. Je n’essaierai même pas car je sais que je n’obtiendrai pas la réponse – des milliers de réponses plausibles ne valent pas la bonne réponse. 

 

Internet est en train de devenir une industrie gigantesque de vérités déguisées et de contenus piégés. Personnellement, je ne lui fais pas confiance. Il est regrettable que j’utilise cet outil tous les jours, le partage avec autrui comme s’il s’agissait d’une bénédiction, et demeure pourtant méfiante à son égard. Il est regrettable d’avoir construit un tel édifice au-delà du ciel en restant esclaves de notre soif de pouvoir et d’influence, incapables d’unir nos forces, une nouvelle fois. J’aimerais qu’on puisse créer un Internet équitable, à l’image du commerce équitable, un système très simple : 50/50. Je voudrais que notre tour de Babel moderne soit vierge de conneries mais je parie que Dieu a soudoyé l’équipe chargée du nettoyage. Elle est actuellement au service de la Chine, trop occupée à éliminer les taches d’esprit, à se remplir des poches trouées.

Par Marie Laenen
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Lundi 9 avril 2012 1 09 /04 /Avr /2012 15:09

 

Xu Xing - Et tout ce qui reste est pour toiEn février dernier, ONLIT Editions (éditions bruxelloises 100% numériques) ont publié l’une de mes nouvelles en ligne, Sous terre, évoquant la vie frustrante et monocorde des soldats en Chine. L’un de mes éditeurs m’a fait remarquer que mon texte lui rappelait les ouvrages de Xu Xing (徐星), dont Et tout ce qui reste est pour toi (剩下的都属于你, 1996 pour la Chine, 2003 pour la traduction française) et Variations sans thème (无主题变奏, 1985 pour la Chine, 1992 pour la traduction française sous le titre Le crabe à lunettes, réédité en 2003).  Après consultation, lecture et même relecture de ces livres, il m’a bien fallu admettre qu’il avait vraiment tapé dans le mille.


Né à Pékin en 1956, Xu Xing a parcouru la Chine de long en large, en cercle comme en diagonale, poussé par l’éternel envol du vagabond cherchant à découvrir (quoi exactement, il n’en sait rien), rencontrer (qui exactement, il verra bien), dépasser les limites de ce qu’on lui avait appris.  Il fit en outre le tour de l’Europe et vécut en Allemagne avant de revenir à son pays natal. Ses deux romans ont remporté un franc succès en Occident, selon lui grâce à leur ton moderne et drôle. Xu Xing troquera ensuite la plume pour la caméra afin de réaliser des documentaires.


Lire un livre de Xu Xing, c’est un peu comme voir se consumer une longue histoire de couple. Au début, on rit à toutes les pages ; plus loin, on se sent monter une boule de colère à la gorge ; ce n’est qu’en tournant la page ultime que l’on comprend pourquoi les vieux amants ont souvent l’air si triste lorsqu’ils rient ensemble, et pourquoi l’un des deux dissimule toujours un sourire malicieux derrière sa culpabilité apparente lorsque l’autre se met à pleurer.


C’est en se positionnant en tant qu’antihéros, observateur distrait refusant de prendre part aux injustices déferlant sous ses yeux, qu’il réalise la démonstration par l’absurde du comportement abject de ses contemporains qu’il aime comparer à des chiens. Il ne se moque pas seulement de lui- même : tout le monde y passe, du plus démuni au plus instruit taxé de fou, sans oublier bien sûr le Parti communiste chinois.


Dans Et tout ce qui reste est pour toi, le narrateur se trouve à Lhassa lorsqu’éclatent des troubles politiques parmi les Khampas, rebelles tibétains revendiquant l’indépendance de leur territoire. Terrorisé, il se terre chez son ami, n’osant pas sortir sinon pour se ravitailler de temps en temps. Par un jour de malchance, il entre dans une taverne pleine à craquer de Khampas ivres morts bien décidés à en découdre avec « le Chinois ».  Pour l’humilier, ils lui font crier : « Les Chinois sont tous des salauds ! ».  Il se dit qu’ils n’ont pas tort au fond, souvent il se considère lui-même comme un salaud.  Ensuite : « Dix mille ans de bonheur pour le dalaï-lama ! ». Facile, se dit-il, j’aime souhaiter du bonheur aux gens. Cependant, lorsqu’on lui intime l’ordre d’hurler : « A bas le parti ! », il se raidit : « Aïe ! On ne peut pas plaisanter avec ça ! Ma vie ne vaut pas cher si vous insistez pour que je crie des slogans contre-révolutionnaires, autant que vous me tuiez tout de suite. Mais je peux vous dire à bas mon papa, ça vous va ?  »  Ils éclatent de rire et… moi aussi !


Les romans de Xu Xing n’en portent pas moins leur poids de détresse et d’impuissance, celles qu’éprouvent les miséreux et laissés pour compte de la Chine actuelle. C’est le cas de Li Si, dans Variations sans thème, personnage qui occupe ses journées à indiquer le chemin aux passants. Il remarque que personne ne suit ses instructions. On va même jusqu’à lui rétorquer : « De quel droit te permets-tu de montrer le chemin aux gens ? ». Et lui de conclure : « S’il est un chemin que tout un chacun peut trouver sans la moindre indication, c’est bien celui de la mauvaise pente ». On sent là poindre toute l’amertume d’un homme à qui il ne reste plus d’illusions, à qui il ne reste rien dans un monde où on lui avait pourtant dit : « Et tout ce qui reste est pour toi ».

Par Marie Laenen
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Jeudi 8 mars 2012 4 08 /03 /Mars /2012 12:57

International_Women_Day.jpgAujourd’hui, nous célébrons les femmes du monde entier. Que de bonnes intentions derrière ce 8 mars espiègle, et combien d’idéaux brandis dans les journaux ! Personnellement, j’ai tout cela en horreur : la journée de la femme, la fête des mères, des pères, des grands-mères, des amoureux, et puis aussi des chats, des chiens, de la pluie belge, des nouilles chinoises et des rock stars sur le déclin.


Si vous voulez un historique du pourquoi et du comment on en est venu à célébrer cette minorité que représentent les femmes (52% de la population mondiale pour être précise), je vous renvoie à Wikipédia, ça vous fera un peu de lecture.


Je comprends que nombreuses sont les femmes victimes de violence et de maltraitance dans le monde. Je comprends qu’elles aient besoin de soutien. Je comprends qu’il est nécessaire de sensibiliser les populations aux drames quotidiens qu’elles endurent. Je comprends qu’il est souvent difficile d’identifier la violence domestique, qu’y faire face n’est pas simple, que les aides apportées sont encore loin d’être satisfaisantes.


Ce que je ne comprends pas, c’est que mon père se sente obligé de m’acheter des fleurs pour l’occasion ou que le premier gars que je croise ce jour-là me lance un sourire aveuglant plein de : « Au fait, bonne fête ! ». D’ailleurs, si j’en entends un seul me lâcher ça sous prétexte que j’ai un vagin, je me ferais un plaisir de lui renvoyer l’ascenseur par un bon coup de genou dans les couilles ; ça la lui fera, sa fête, tiens !


Ce que je dénonce, c’est l’hypocrisie qui entoure la journée internationale de la femme dans le monde occidental, la tournure commerciale répugnante qu’elle prend, si bien qu’on en arrive exactement à l’opposé du but recherché : la discrimination des femmes qu’on érige en martyres, en « minorité », en communauté qu’on devient contraint à célébrer parce que, après tout, ce sont des femmes.

 

Par Marie Laenen
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